Les femmes et l’ingénierie - le monde de la tech se féminise progressivement

Alors que les formations traditionnelles en ingénierie attirent encore majoritairement des hommes, on observe qu’un nombre nettement plus élevé de femmes se tournent vers de nouvelles filières comme la cybersécurité, l’intelligence artificielle, ...

Mots clés: #ingénieur, #STEM, #technologie

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( Photo: Fem Futures Collective )

ENGINEERINGNET.BE - Cette tendance ne se traduit toutefois pas par des opportunités de carrière. Selon Rein Meirte, cofondatrice de Clusity – la plus grande communauté de femmes actives dans les technologies en Belgique – le contexte géopolitique actuel joue en défaveur des femmes.

Combien de femmes étudient ou travaillent dans la technologie et l’ingénierie en Belgique ? La question paraît simple, mais y répondre est complexe. Les différents systèmes d’enseignement et niveaux de pouvoir – fédéral, flamand, wallon et bruxellois – utilisent chacun leurs définitions et méthodologies de mesure pour les filières STEM (Science, Technology, Engineering en Mathematics) et technologiques.

D’après Rein Meirte, il n’existe pas de chiffres uniques et univoques pour la Belgique. « Même les organisations qui collectent des données sur les STEM, comme la plateforme STEM flamande, ne disposent pas de statistiques complètes sur le genre. Elles dépendent des universités et des hautes écoles pour les obtenir. Or, ces données ne sont pas toujours systématiquement partagées », explique-t-elle. « Les chiffres ne peuvent souvent pas être publiés individuellement afin d’éviter toute comparaison ou stigmatisation. Résultat : l’image de la réalité est fragmentée. » 

Un paysage évolutif

Ce qui ressort des chiffres disponibles, c’est que le paysage des études technologiques a évolué ces dernières années. Les formations d’ingénieur sont complétées par de nouveaux domaines comme la cybersécurité, l’intelligence artificielle, l’analyse de données ou le multimédia. C’est dans ces nouvelles filières que l’on observe une présence féminine plus importante. Dans plusieurs formations en multimédia proposées par les hautes écoles flamandes, le rapport hommes-femmes est presque équilibré. « Dans trois établissements dont j’ai pu consulter les chiffres relatifs aux filières multimédia, la proportion de filles avoisine les 50% tant au niveau des inscriptions que des diplômes délivrés », explique Rein Meirte. 

Fem Futures Collective: (dgàd) Kristel Vanderlinden, Elke Kraemer, Juliette Malherbe et Rein Meirte.

Cette évolution ne se retrouve pas partout : dans les universités, les formations d’ingénieur classiques restent très masculines. Cette disparité montre à quel point il est important d’envisager les carrières technologiques au-delà du seul titre d’ingénieur traditionnel.

Mission : plus de femmes dans la tech

Ce fossé est l’une des raisons qui ont poussé Rein Meirte et Elke Kraemer à fonder Clusity, il y a cinq ans, avec une mission claire : augmenter le nombre de femmes dans le secteur des technologies. Leur approche s’articule autour de trois axes. D’une part, elles fédèrent les femmes déjà actives dans le secteur au sein d’une communauté qui compte aujourd’hui 4.000 membres. D’autre part, elles inspirent les jeunes générations de filles à s’orienter vers les technologies. Enfin, elles collaborent avec les entreprises pour rendre leur culture interne plus inclusive.

« La technologie ne se résume pas à de la programmation », souligne Rein Meirte. « Elle englobe les données, le cloud, l’IA, la sécurité ou encore la stratégie numérique. Ce secteur a un impact considérable sur l’évolution de notre société, et il est donc essentiel qu’il ne soit pas façonné par un seul type de profil. »

Des progrès discrets

Selon des estimations récentes, les femmes représentent environ 21 à 22% des effectifs du secteur technologique belge. Il y a cinq ans, ce chiffre n’était que de 18%. Cette part augmente légèrement chaque année, mais reste en deçà du seuil symbolique des 30% que diverses organisations sectorielles se sont fixées. « Au vu de ce que nous observons sur le marché du travail, cet objectif nous semble un peu présomptueux. Nous avons démarré à une époque où la diversité et l’inclusion suscitaient un grand engouement. Il est assez surprenant, voire troublant, de constater à quel point la politique américaine influence notre perception des thèmes de la diversité, de l’inclusion et de la technologie. Même des entreprises qui n’ont pas d’activité aux États-Unis associent malheureusement une tendance politique à la diversité et à l’inclusion, ce qui influence leur décision d’investir ou non dans les talents féminins locaux. Cela joue naturellement un rôle. »

Nouvelles opportunités, nouveaux défis

Cette augmentation du pourcentage ne signifie pas que davantage de femmes sont diplômées dans les filières STEM. Certaines statistiques indiquent même une légère baisse du nombre total de diplômés en sciences naturelles, technologie, ingénierie et mathématiques, alors que la proportion de femmes reste relativement stable. En d’autres termes, le problème ne réside pas uniquement dans l’abandon des études par les femmes, mais aussi dans un recul global des inscriptions dans ces disciplines.

Il est aussi frappant de constater qu’une grande partie des femmes actives dans le secteur technologique n’y sont pas arrivées via un parcours STEM classique. Au sein de la communauté Clusity, la majorité des membres ont suivi un autre cursus universitaire. « Beaucoup de femmes rejoignent le secteur technologique par un chemin détourné », explique la cofondatrice de Clusity. « Par exemple, une personne travaillant dans une administration communale et impliquée dans la mise en place d’un système IT peut ensuite se spécialiser et devenir consultante. Ce type de trajectoire est fréquent. » Ces voies d’accès alternatives jouent un rôle important, mais elles révèlent aussi que trop peu de filles choisissent la technologie dès leur plus jeune âge. 

« A la Karel de Grotehogeschool à Anvers, avec laquelle nous collaborons, le nombre de filles diplômées dans ces filières est passé de 8% à 13%. La haute école poursuit ses efforts dans ce sens. Ailleurs, les filles ne représentent qu’environ 3% des diplômés dans ces mêmes filières », précise Rein Meirte. 

Rein Meirte: « L’un des leviers les plus efficaces pour influencer ce choix est étonnamment simple : rendre les modèles féminins visibles. »

Le rôle des modèles

L’un des leviers les plus efficaces pour influencer ce choix est étonnamment simple : rendre les modèles féminins visibles. Ce mécanisme, appelé ‘biais de similarité’, pousse les individus à se projeter plus facilement dans un domaine lorsqu’ils y voient des personnes qui leur ressemblent. Dans un secteur majoritairement masculin, ce phénomène est flagrant. Lorsque les établissements scolaires font appel à des enseignantes ou à des intervenantes extérieures pour les matières technologiques, l’intérêt des filles augmente sensiblement. « Quand les élèves voient une femme à la tête de la classe, elles se sentent plus à l’aise dans ce domaine. Cela peut réellement faire la différence. »

Le même constat s’applique à l’orientation scolaire. De nombreuses formations techniques sont principalement proposées dans des écoles secondaires à forte orientation mathématique ou technologique, où les filles sont déjà peu nombreuses. Selon Clusity, les établissements passent à côté d’un vivier important d’étudiantes potentielles.

La technologie façonne le monde

Pourquoi est-il si important que davantage de femmes deviennent ingénieures ou technologues ? Selon Rein Meirte, la réponse réside dans l’impact même de la technologie sur la société. « Les systèmes numériques régissent une grande partie de notre quotidien : des diagnostics médicaux à la mobilité, en passant par les algorithmes qui filtrent l’information qui nous est présentée. Lorsque ces systèmes sont développés par un groupe homogène (lisez : masculin), il y a un risque de produire des solutions partiales. »

Les tests de sécurité automobile sont un exemple souvent cité. « Pendant des années, les crash-tests ont été réalisés presque exclusivement avec des mannequins masculins, ce qui a conduit à des systèmes de sécurité moins adaptés aux corps féminins. Il ne s’agit pas seulement d’équité mais aussi de meilleurs produits et de meilleures solutions. » Le FemTech Hackathon annuel - une collaboration entre Clusity, HighHer et FutureKind réunissant des femmes du secteur technologique - tente d’apporter des réponses à ce type de problématiques.

Culture et réseaux

Au-delà du recrutement, la culture interne joue un rôle. Dans de nombreuses organisations technologiques, le secteur s’est historiquement structuré à partir de réseaux masculins. Les embauches se font souvent par le bouche-oreille, ce qui renforce les schémas existants.

« Un homme qui travaille quatre-cinquième pour s’occuper des enfants est considéré comme un père formidable, tandis qu’une femme est perçue comme une employée moins engagée. Nos systèmes généraux recèlent de nombreux stéréotypes et discriminations de genre, ancrés tant dans l’esprit des femmes que des hommes. Les femmes contribuent parfois à perpétuer ces stéréotypes. Nous sommes face à un problème de société, qui impacte tant le recrutement que l’évolution de carrière. »

Les femmes quittent plus souvent le secteur après quelques années, un phénomène connu sous le nom de ‘leaky pipeline’. Des études montrent qu’une part importante d’entre elles abandonnent les postes technologiques avant l’âge de 35 ans.

L’avenir

Rein Merte reste néanmoins prudemment optimiste. Les progrès sont lents, mais réels. Les nouveaux domaines technologiques attirent des profils plus diversifiés, et les organisations commencent à mieux comprendre l’importance de l’inclusion. « Le plus important est de continuer à investir dans cette croissance », dit-elle. « Dès que les écoles ou les entreprises pensent que 20% de femmes, c’est ‘suffisant’, les progrès s’arrêtent. » L’ambition de Clusity demeure inchangée: bâtir un secteur technologique où les femmes ne sont plus l’exception mais une composante naturelle et pleinement intégrée.