ENGINEERINGNET.BE - « Notre objectif est de neutraliser les drones iraniens/russes Shahed au-dessus de l’Ukraine », déclare le CEO, Filip Verhaeghe (54), qui souhaite lever des fonds sur Euronext cette année pour concrétiser ce projet.
L’équipe Sol.One travaille sur le ‘Saboteur’. Le drone possède une envergure de 4 mètres, pèse environ 60 kg et décolle grâce à quatre moteurs électriques. Deux moteurs à essence deux-temps assurent la propulsion, tandis qu’un alternateur recharge les batteries des moteurs de décollage. L’appareil atteint une vitesse de 120 km/heure à une altitude de 5.000 m et possède une autonomie de 400 à 500 km. Sa mission en Ukraine est de neutraliser d’autres drones à l’aide de roquettes et de bombarder des cibles logistiques.
L’armement est adapté à la mission. Dans son rôle anti-drone, le Saboteur tire des roquettes d’une portée maximale de 7 km. « Il atteint sa cible à une vitesse de Mach 2, soit deux fois la vitesse du son. Impossible de l’abattre. » La roquette ne doit pas toucher la cible : exploser à proximité suffit à la neutraliser avec une pluie de billes en acier. Chez Thales FZ (Herstal), l’entreprise trouve des roquettes qui explosent en vol et d’autres qui transpercent les blindages.
Tester et retester
Dans une configuration précédente, la roquette était insérée dans le nez du Saboteur. Cette solution présentait des inconvénients : le tir repoussait le drone et aveuglait temporairement la caméra située sous le tube de lancement. « Dans la nouvelle version, qui entrera en production en mars, nous avons déplacé la caméra et son stabilisateur sur le côté. » Le dernier Saboteur peut transporter une ou deux roquettes FZ entre les bras des moteurs, sur un rail central muni de crochets. Les roquettes, qui pèsent chacune 13 kg, sont suspendues l’une sous l’autre pour préserver l’équilibre en vol. Le choix d’emporter une ou deux roquettes dépend de la mission et influence la portée. Avec une roquette, le Saboteur atteint une portée de 400 à 500 km, soit 250 km aller-retour. Avec deux roquettes, on perd entre un quart et un tiers de la portée.

Le choix d’une altitude de 5 km est déterminé en partie par l’altitude à laquelle évoluent la cible, les drones Shahed. « Au-delà, on perd en maniabilité et en signal radio. Il faut aussi tenir compte du vent. Plus on monte, plus il faut voler vite, ce qui augmente la consommation et réduit la portée. » Il s’agit de développer et de progresser en testant et retestant.
« Nous nous basons beaucoup sur la réalité ukrainienne », explique Filip Verhaeghe qui reçoit des retours du front. Sol.One veut participer au ‘drone wall’. Ce dispositif anti-drones n’est pas vraiment un ‘mur’ ou une ‘ligne’. La ligne de front s’étend sur 250 km. Le mur de drones est un écosystème de technologies complexe et diversifié qui enregistre, identifie, trace les mouvements de drones, et éventuellement les neutralise.
De l’autre côté du front, les Russes disposent de missiles sol-air (Surface to Air Missiles of SAM) que Sol.One peut également neutraliser.
Réincarnation
Sol.One est une réincarnation de l’entreprise (UN)manned, fondée par Filip Verhaeghe en 2008 pour développer des systèmes avioniques destinés aux aéronefs avec ou sans pilote. L’avantage : son logiciel de spécification SOL devait réduire le processus de certification et accélérer la mise sur le marché de nouveaux appareils. Parmi les clients figuraient Zeppelin (ballons à air chaud), l’ukrainien Antonov 124,… « Nous sommes passés aux drones il y a onze ans. » De l’équipe d’alors, il ne reste qu’une personne.
Sol.One se diversifie. Sur la table se trouve un petit avion noir, imprimé en 3D, doté d’un empennage en V. Une étude d’intercepteur. « Nous n’allons pas produire ce Cobra. » L’année prochaine, en revanche, un aéronef à courte portée (50 km) sera lancé, équipé d’un turboréacteur lui permettant d’atteindre 600 km/heure. « Nous expérimentons actuellement la forme dynamique de ce HitchHiker à réaction. » Au départ, l’appareil long de 106 cm, ressemblait à un F16. Sa forme a évolué, mais l’aérodynamisme élevé a été conservé. « On veut garder l’aéronef compact, mais il doit tout avoir. » Bref, de l’aéronautique ‘pur sang’, avec tout ce que cela implique : ingénierie, simulations, souffleries, … « Nous espérons présenter le HitchHiker en mars. »
La version cargo du Saboteur aura une portée de 500 km. Filip Verhaeghe a soumis un projet de recherche à ce sujet au VLAIO. Le drone nécessite un ‘blended body’ comportant la cargaison pour réduire la trainée et générer davantage de portance. Il est équipé d’un volet qui s’ouvre et se ferme pour le chargement et le déchargement. D’autres défis ? Un tel appareil doit pouvoir voler par tous les temps, même par grand froid. « Il faut chauffer les ailes pour éviter la formation de givre. » Intégrer des fils de résistance lors du moulage de l’aile ? « Nous prévoyons de les construire d’ici 2028. »
Il y a aussi le Saboteur MR (Mothership Rail), une version capable d’emporter d’autres quadricoptères dans les airs et de les maintenir prêt à intervenir. Ce drone est commandé à distance par un opérateur humain via une liaison satellite. Les drones plus petits embarqués sont contrôlés par relais radio.
Un aéronef au prix d’une voiture
Filip Verhaeghe se demande régulièrement comment l’industrie automobile relèverait ce genre de défis. « Nous sommes dans l’aéronautique, mais nous devons tout réaliser dans la gammes des prix de l’automobile », explique-t-il. Bref, construire un aéronef au prix d’une voiture. Cette contrainte s’applique à tous les composants : moteurs, systèmes de commande, connecteurs. « Nos produits (ndlr : Sol.One construit notamment des ordinateurs pour l’aviation habitée) sont trop chers pour nos drones, car ils n’ont pas besoin de composants certifiés pour l’aérospatiale. Ils doivent juste être robustes et suffisamment bons. C’est une question de budget. »

Il faut repenser les choses. Il cite l’exemple de la Sabca, qui construit les ailes de l’Airbus en composite, couche après couche, avant le passage en autoclave. Pour Sol.One, l’approche est différente : il faut être plus rapide et moins cher. « Nous avons contacté des fabricants de VTT 4.0 pour leur demander s’ils pouvaient nous fabriquer une aile en fibre de carbone. Ils peuvent le faire, il leur faut juste un autre moule. »
« Nous achetons le moteur à réaction », indique Filip Verhaeghe, qui cite notamment l’entreprise allemande JetCat. « Le réacteur et le contrôleur du moteur peuvent être achetés sous forme de bloc. Il n’y a pas tant de pièces que ça. » Le matériau est solide, mais un autre défi apparaît : le volume. « Nous en voulons beaucoup. » Il ajoute que des recherches sont en cours au Von Karman Institute (VKI à Rhode-Saint-Genèse) pour l’impression 3D de moteurs à réaction.
Les défis subsistent. Les moteurs électriques, équipés d’aimants provenant de Chine, constituent une limitation. Les blocs de batteries au lithium standard se déchargent en quelques minutes. La communication représente un point sensible. « StarLink est aujourd’hui la meilleure solution – le Mini StarLink nous permet d’atteindre 100 MB/s partout – mais nous craignons que les Etats-Unis ne le désactivent », poursuit Filip Verhaeghe, en soulignant qu’il n’existe pas vraiment d’alternative européenne.
« Eutelsat n’est pas encore disponible et les antennes adaptées sont trop lourdes pour nous. La bande passante est insuffisante. Les satellites européens ne sont pas là où nous le souhaiterions. » Des essais sont en cours avec la 5G, en plus d’une liaison radio. La technologie ‘Direct to cell’ est également intéressante. « Mais c’est aussi trop lourd pour un petit intercepteur », calcule Filip Verhaeghe. « L’Europe doit investir dans des satellites capables d’établir des liaisons radio. Nous sommes des ‘prime users’. Nous frôlons les limites du possible. Si cela fonctionne demain, tant mieux. Mais qu’est-ce qui fonctionne aujourd’hui ? »
« En fin de compte, l’aspect physique est le moindre des défis. La véritable course se joue au niveau de l’électronique. Nous maîtrisons cet aspect. Nous développerons l’IA en interne. Le pilotage doit être largement autonome ! Une seule personne dans le cercle pourra piloter un essaim. »
Bourse
La production de drones nécessite d’importants investissements. Elle exige de générer du chiffre d’affaires et de produire du volume, comparables au secteur automobile. Une production de masse. Tout le plan découle de cette logique. Filip Verhaeghe veut construire une usine, à Ostende. « Externaliser ce qui peut l’être, internaliser ce que nous ne trouvons pas ailleurs et réaliser l’assemblage final en Belgique. » Parallèlement, des discussions sont en cours pour implanter d’autres usines dans plusieurs pays européens, comme en Allemagne. « Cela ne réduira pas la production en Flandre. »
D’un point de vue business plan, il reconnaît que cela ne fonctionnera pas en Flandre. Pour lever 250 millions d’euros, il vise plutôt EuroNext en France –orienté défense – ou les Pays-Bas –actifs dans les drones – plutôt que Bruxelles. Il sait que plusieurs entreprises en Europe misent sur les drones. La société portugaise Tekever a levé 100 millions d’euros l’été dernier, tandis que la société allemande Helsing en a levé 600 millions. « Tout le monde investit. La Flandre ne doit pas rester à la traîne. C’est maintenant ou jamais. Soit vous prenez le marché, soit vous le manquez. » Outre l’urgence, la question d’échelle est cruciale.

« En tant que PME, on ne survit pas », affirme Filip Verhaeghe. « On est rapidement racheté et alors le fun – l’innovation et la motivation – disparaît. Nous devons évoluer vers le segment midcap. Mon travail va continuer d’évoluer. L’organisation doit s’adapter. Il faudra changer l’ADN de notre entreprise. » Dans le même temps, Filip Verhaeghe est conscient qu’il ne peut pas entrer en bourse avec une présentation en PowerPoint. « Notre production doit être opérationnelle. » Le capital nécessaire pour lancer une production en vue d’une pré-introduction en bourse est disponible. « Ça bouge. »
Concept depuis la production
« Nous concevons le drone depuis la production. Nous avons créé un système à glissière sur lequel les batteries, le stabilisateur et l’électronique sont préassemblés. Il suffit d’insérer, de visser et c’est prêt. » D’ici fin 2026, Filip Verhaeghe veut produire un drone Saboteur toutes les 30 minutes. Cela représente trois conteneurs de 15 drones chacun, pour jour. Un conteneur pouvant transporter 15 Saboteurs, le HiveBay, est en cours de conception. Chaque drone est positionné sur un plateau coulissant à partir duquel il peut décoller et atterrir. Des LED et des codes QR garantissent un atterrissage précis. La forme conique des pieds d’atterrissage s’adapte aux entonnoirs du plateau. Les drones se rechargent dans le conteneur.
Sol.One fournit également des stations au sol équipées d’une console de pilotage. « Nous sommes leader sur ce marché. » Pour ce faire, l’entreprise collabore avec la société de défense ScioTeq (*) basée à Courtrai, qui fournit les écrans durcis. « C’est très utile lorsque nous installons une station au sol dans un camion militaire. »
« En Flandre, il faut privilégier la collaboration », affirme Filip Verhaeghe, tout en reconnaissant que la tâche n’est pas aisée. Chacun cherche sa solution, son créneau. « Nous sommes devenus un équipementier. Nous fabriquons des aéronefs et nous proposons un service d’assistance, un contrat de maintenance, etc. Mais nous ne fournissons pas le pilote ni l’opérateur. » Il y a donc de la place pour la collaboration. Sol.One vise un marché concurrentiel avec plusieurs entrants. « A l’heure actuelle, cependant, la demande est supérieure à l’offre », ajoute Filip Verhaeghe. « Si un accord de paix est un jour conclu en Ukraine, nous ferons encore moins confiance à la Russie. L’Europe a de longues frontières, qu’il faut protéger. Si la paix s’installe en Ukraine, nous serons les gardiens d’une paix armée. »
(*) ScioTeq a changé de mains à plusieurs reprises ces dernières années. En 2015, Barco a cédé sa division de visualisation pour la défense à la société américaine Esterline. En 2019, ce fonds a vendu l’entreprise, désormais appelée ScioTeq, à la société américaine TransDigm, qui l’a ensuite vendue début 2021 à la société d’investissement américaine OpenGate Capital. Entretemps, ScioTeq a acquis la société française IRTS en 2023, spécialisée notamment dans les écrans/displays et l’électronique embarquée pour notamment les véhicules de défense. L’été dernier, la société française Tikehau Capital a racheté ScioTeq.
Sur la photo en haut: « Notre mission consiste à neutraliser les drones Shahed iraniens/russes au-dessus de l’Ukraine », déclare Filip Verhaeghe, CEO de Sol.One.